Il est grand temps de repenser la place de la Mauritanie dans le contexte africain, en dépassant l’idée réductrice qui veut qu’elle ne soit qu’un trait d’union entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. La Mauritanie n’est pas une simple zone de passage, mais un carrefour riche et dynamique où se croisent cultures, religions, et échanges commerciaux depuis des siècles. Ce carrefour, à la fois géographique et symbolique, n’est pas un simple espace de transit pour les peuples, mais un point d’ancrage et de rencontre de multiples civilisations, particulièrement à travers l’Islam, le commerce transsaharien, et les liens spirituels et culturels qui ont modelé l’identité mauritanienne.
Historiquement, la Mauritanie a été un centre de diffusion de l’Islam en Afrique de l’Ouest et au Maghreb, non seulement par les Almoravides qui ont œuvré sous la direction de Youssef ben Tachfine, mais aussi à travers les réseaux de commerçants et de confréries soufies tels que les Essouviyine, El Ghaderiyine, et Tijaniyine, qui continuent de jouer un rôle fondamental dans la transmission spirituelle et la consolidation des liens inter-africains. Ces échanges ont façonné une Mauritanie profondément connectée à son environnement africain, et non pas simplement en transit entre différentes régions du continent.
De nos jours, certaines voix s’élèvent pour contester cet acquis fondamental, cherchant à fragiliser notre identité collective à travers une pression médiatique particulièrement intense sur les réseaux sociaux, où les migrants africains, et plus particulièrement ceux de race noire, sont souvent stigmatisés et diabolisés. Un tel rejet de nos racines culturelles et historiques ne constituerait pas seulement une erreur monumentale, mais aussi une rupture profonde avec un héritage dont nous devrions non seulement être fiers, mais que nous avons la responsabilité de préserver, de transmettre et de renforcer pour les générations à venir.
La migration n’est pas un simple fait de société : c’est une dynamique mondiale irrépressible, façonnée par des forces économiques, climatiques et politiques d’une ampleur telle qu’aucun État, aussi puissant soit-il, n’a jamais pu l’arrêter. À travers l’histoire, les hommes ont toujours migré, que ce soit pour fuir des conflits, chercher de meilleures opportunités ou échapper à des conditions de vie précaires. Aujourd’hui, cette migration est perçue comme un problème par les États-nations modernes, qui tentent d’y répondre par des politiques de fermeture inefficaces et souvent inhumaines.
→ La Mauritanie : un territoire immense sur une route migratoire incontournable
Avec son vaste territoire et ses frontières poreuses, la Mauritanie est un point de passage stratégique pour des milliers de migrants venus de l’Afrique subsaharienne, aspirant à rejoindre l’Europe. Contrairement à une idée reçue, ces migrants ne cherchent pas à s’installer durablement en Mauritanie. Ils la traversent, parfois temporairement, pour poursuivre leur route vers le nord.
Vouloir stopper ces flux est non seulement irréaliste, mais aussi contre-productif. Aucun mur, aucun contrôle frontalier ne pourra empêcher des individus désespérés de tenter leur chance ailleurs, surtout lorsque les conditions de vie dans leur pays d’origine sont devenues invivables.
→ L’Occident, premier responsable d’un système qu’il prétend combattre
L’Europe, qui affiche aujourd’hui une politique migratoire ultra-sécuritaire, est paradoxalement à l’origine des conditions qui poussent ces migrants à fuir.
•Le pillage des ressources africaines par les multinationales européennes empêche le développement économique du continent.
•Les accords commerciaux inéquitables maintiennent les pays africains dans une dépendance économique structurelle.
• Le parrainage des régimes corrompus par les puissances occidentales
L’hypocrisie occidentale est flagrante : après avoir exploité l’Afrique et soutenu des régimes autoritaires, elle ferme aujourd’hui ses frontières et criminalise ceux qui fuient les conséquences de ces politiques.
→ Une approche pragmatique pour la Mauritanie : organiser plutôt que réprimer
Face à cette réalité incontournable, la Mauritanie doit adopter une posture stratégique : plutôt que d’investir dans une lutte vaine contre la migration, elle peut transformer ce passage migratoire en levier économique et diplomatique.
1.Gérer intelligemment les flux migratoires
•Mettre en place des centres d’accueil temporaires, avec un encadrement légal clair, permettant aux migrants de travailler sous certaines conditions avant de poursuivre leur route.
•Proposer des cartes de séjour provisoires, autorisant des activités économiques limitées afin d’intégrer les migrants dans l’économie formelle et éviter la clandestinité.
2.Utiliser la migration comme un atout diplomatique :
•Se positionner comme un acteur clé dans la coopération africaine sur la mobilité et le développement.
3.Profiter économiquement du passage des migrants
•Taxer de manière intelligente certaines activités liées à la migration (hébergement, services, transports) à l’instar de l’Arabie Saoudite, le Singapour, la Malaisie et aussi l’ Afrique du Sud qui a récemment annoncé sa volonté d’introduire une taxe sur l’emploi des étrangers.
•Encourager l’investissement dans des projets d’entrepreneuriat portés par des migrants qualifiés, notamment dans le commerce et les services.
Uniformiser les conditions de travail pour éviter le dumping social
Pour éviter la concurrence déloyale avec la main-d’œuvre locale, il est essentiel d’uniformiser les conditions de travail afin de prévenir le dumping social. L’un des risques majeurs liés à l’emploi de travailleurs étrangers réside dans la possible baisse artificielle des salaires et la précarisation des emplois. En effet, certains employeurs peuvent être tentés de privilégier des migrants, attirés par leur disponibilité et leur acceptation de conditions de travail plus difficiles, ce qui crée une distorsion sur le marché du travail et exclut progressivement les travailleurs nationaux.
Afin de contrer ce phénomène, un cadre légal solide doit garantir l’application du salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) à tous les travailleurs, sans distinction de nationalité. Cette mesure permettrait d’éviter la création d’un marché du travail à deux vitesses, où les migrants seraient exploités à bas coût au détriment des travailleurs nationaux.
La migration ne peut être arrêtée : elle est le produit d’injustices historiques et de déséquilibres économiques mondiaux. La Mauritanie, en tant que pays de transit, a tout intérêt à adopter une approche pragmatique et stratégique plutôt que de subir cette réalité. Plutôt que d’ériger des barrières inutiles, elle peut capitaliser sur sa position géographique pour en tirer des bénéfices économiques et diplomatiques, tout en défendant ses propres intérêts face aux injonctions occidentales.
Ecrit par l’Ingénieur El Hadj SIDI BRAHIM SIDI YAHYA
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